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Sur les talons de Gerry l'on voit un Michael qui l'a chassée à l'affût depuis sa sortie de son abri échafaudé, son imper dégoulinant pesant lourd sur son embonpoint carré. Penché en avant, Michael a visiblement peur de la pluie, ou plutôt d'en choper un rhume, ce qui menacerait les soins de sa manie à la fois précautionneuse et démentielle en matière du dorlotement de son système immunitaire affaibli. Il vient de décamper d'un meeting à titre gratuit à crever des méninges, tenu à Cambridge Circus par la South London Film Workshop, une association consacrée à la mise au point des talents cinématiques auprès de dilettantes de week-end.

            A première vue, il n'était pas sûr qu'il s'agissait en effet de Gerry, la jeune femme mystérieuse et peut-être un peu bête sur les bords, qui ne l'avait pas téléphoné suivant leur rencontre arrivée fatalement moyennant des transports appartenant aux rupins rasoirs dont il était aux gages. Et arrivé lui au niveau des quais, Gerry avait du mal à son tour à faire le rapprochement entre ce raymond raplapla aux allures hagardes et son ancien compagnon de voyage.

            --Dites, c'est vous alors, enfin pour une seconde j'étais pas sûre, fait Gerry sur une voix chevrotante.

            --Je ne vous ai pas reconnue tout de suite non plus, répond Michael en toisant cette statue caoutchoucée, dégoulinante et toute rose.

            --C'est que cette fois je viens de visiter mon amie Sophie, alors que la dernière il s'agissait d'Avril.

            --Enfin, Sophie vous pouvez me refiler son numéro de téléphone si elle se fringue com... allez vous avez perdu le mien?

            Gerry se souvient de la carte de visite qu'elle a fiché au fond de son sac en bandoulière sans l'ombre d'un recul, bredouille quelques paroles inintelligibles dans la naissance de ses seins, qui ruissellent la pluie eux aussi. Elle grelotte.

            --Tenez, vous n'avez pas froid? V'là couvrez-vous, dit Michael en lui prêtant son imper, lequel est déjà encore plus mouillé que la gonzesse, aux cheveux légèrement bouclés par la pluie à plat sur le caoutchouc.

            Dans l'ensemble il est facile de repérer sur les quais noirs de monde ceux qui font l'usage courant des trains, d'après leur mine à l'affût perpétuel d'une brèche dans la foule et à la limite, d'un train. Il se fait que Michael en est un, alors que Gerry ne l'est point. A vrai dire, celle-ci a l'air tout dépaysé dans son costume en caoutchouc et en déconfiture morale, ceci surtout dans l'intimité livrée par la densité de la foule. Bousculés dans le wagon, l'on nage quand même dans l'espace climatisé de l'Intercity. Gerry se déchausse d'un stiletto rose, écarte un peu sa jambe en posant son pied nu à côté des fesses de Michael qui a prit place en face et dont le regard yoyote entre les yeux pétillants et l'entrecuisse de sa compagnie incontournable. Une légère plongée dans ce plan cinématique de voyeur obsédé écarte l'obstruction du battant de la table pliante qui est à présent en position tangentielle. Michael jurerait que le gusset de la culotte blanche de la donzelle est tout mouillé, lui aussi!

            Dans un pano à gauche suivi d'un petit travelling latéral Michael tend le cou pour guetter le progrès du caddie portant des sandwichs et des kros. P'tite lambine, cette serveuse!

            --Vous n'auriez pas un jeu de cartes sur vous? dit-il sur le ton de l'ironie, sans se gêner de détourner son regard, toujours plongé quelque part dans l'autre bout du wagon.

            --Chose étrange, en effet je viens de faire un petit tarot chez Sophie, fait Gerry en cliquant la fermeture de son baise-en-ville de nomade new-age déguisée en poupée Barbie.

            --Dommage qu'il n'est pas question d'un strip-poker, quoi! laisse tomber Michael en plantant son regard là où il faut pour mettre en valeur ce point de vue.

            Sur quoi, l'on constate un léger haut-le-corps chez une passagère tout proche à l'oreille indiscrète, à savoir une blonde au visage ciselé et aux cheveux ébouriffés, gansés par-ci par-là avec des perles et l'ensemble couronné d'un béret français. Gerry a remarqué la façon dont la blonde la regardait, mieux reluquait en s'installant dans le wagon et est persuadée que la donzelle marche à voile et à vapeur. Hétéro jusqu'aux os, Gerry ne bloque tout de même sur aucune attention amoureuse dont elle est la cible, et le sourire coquet qu'elle a laissé échapper lui a sans doute déjà refilé à l'autre la notion d'un come-out possible moyennant une drague audacieuse dans les toilettes du train.

            Michael bat les cartes distraitement, son regard braqué maintenant sur un vieux vélo enchaîné à un chariot de quai dont un panier balancé sur le garde-boue arrière contient ce qui paraît être un troupeau de pigeons. Ce spectacle lui rappelle des images d'archives d'amateurs tournées aux environs de cette gare lors des 1950s qu'il vient de se payer dans la salle de projection du South London Film Workshop. Puis ses pensées virent vers le moment actuel, puis vers le nord - que le convoi vient de cibler - atterrissant sur sa collection privée, étiquettée et rigoureusement cataloguée dans sa piaule de Little Brantwhistle.