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Vue plongeante sur le couple, les décadrant dans le raccord avec un rapproché sur le tirage:

            --Oh là là là là! Toutes les figures... enchaîne Gerry, le front plissé en voyante mystique. Fixant un regard oblique, Gerry s'abandonne alors que les images se transforment en dessin homogène à motifs, où des gribouillis de l'artiste survolent les couleurs détachées qui se mélangent en surimpression dans une double vision qui déborde les bornes physiques du tirage. Au travers d'une succession de cadres saccadés quasi filmiques, deux visages masculins inconnus planent par-dessus les lames, provoquant une baisse de température et un changement dans l'atmosphère indescriptible qui enveloppe ses mains de médium.

            A mesure que l'un des visages inconnus reprend l'image flottante de celui qui est assis dans un mutisme impatient en face de Gerry, elle en tire que le visage supplanté était probablement celui du père décédé. Puis elle témoigne des émanations lumineuses et fulgurantes qui flashent des images estompées et quelques séquences filmiques sur ses mains, où elles déposent calmement la douceur de leur âme intemporelle. De but en blanc, Gerry éprouve une chair de poule pénétrante et insistante, laquelle sert à rehausser sa perspicacité coulante; elle se voit contrainte de faire le départ entre ce qui porte sur son futur à elle et le vécu de l'autre, puisque le contexte temporel des divers éléments du tirage lui est bien clair, moyennant un appel à ses instincts de femme voyante expérimentée.

            Tiraillée entre le monde réel et celui de l'inconscient collectif - autrement dit, celui de l'imagination - Gerry se met à faire un deuxième départ dans l'univers hurluberlu de la voyance auquel elle a l'habitude de rendre des visites éclair de temps en temps, cette fois entre le vrai et le faux. Ensuite elle en fait autant par rapport à ce qui est vrai et ce qui est plus vrai, ou peut-être vraisemblable. Puis atterissant dans le wagon où elle rejoint son siège somptueux d'Intercity, Gerry avance sans chichis,

            --Là, donnez-moi la patte, vous voulez?

            --Dites, vous êtes donc une chiromancienne en prime! conclut l'autre sur un ton dubitatif.

            Muette, Gerry fait la navette du regard entre sa paume moite et le tirage, puis renchaîne:

            --Des ongles bleutés... ...côté santé je vous parlerai plus tard... Détendez-vous, laissez tomber vos doigts... Tendance à courber sur la paume, et un brin raides; ankylosés... Des inclinaisons plutôt pratiques... ...caractère rigide... Vous êtes prudent et renfermé mais en même temps vous êtes doué d'un caractère acquérissant. Vous avez des doigts carrés, ce qui indique une prédisposition plutôt précautionneuse, de gros joints, signalant une approche nettement méthodique, voire ralentie... ...dans le boulot.

            Là-dessus, Gerry remarque que Michael flanche un peu. Etant donnée sa prédisposition à elle lors de leur dernière rencontre, elle en a fait table rase dans l'intervalle, de manière qu'en ce moment elle ignore jusqu'à la profession de son nouvel ami aux traits anxieux un peu ciselés mais au demeurant bien loin de lui déplaire. Pourtant, il y a flanché et ça, avec toutes ces figures dans le tirage, enfin y a pas de fumée sans feu. Elle continue:                                                                                                                                                                          --Tout de même la ceinture de Vénus est visiblement tronçonnée en serpent, ce qui reflète une personnalité sensible au fond, voire surchargée d'émotions mais celle-ci refoulée inévitablement par une tendance à tergiverser.

            Michael se calme un peu.

            --Troisième phalange, doigt d'Apollo... ...La mort en prison. Ou pour le moins en chaînes... Eh bien Monsieur vous êtes devenu tout pâle. Vous n'êtes pas malade?

            Arrachant quatre kros sur la caddie, Michael répond mais on ne sait pas ce qu'il dit parce que ses paroles sont noyées dans une annonce aux haut-parleurs, dont on a perdu le bouton du volume:

            --Meine Damen und Herrn, es tut uns leid, ihnen zu mitteilen zu müssen, daß wegen einer Entgleisung auf der Betriebsstrecke am Rande des Doncasterbahnhofs, wird dieser Zug eine Verspätung von fünfzehn Minuten haben. Wir werden sie selbstverständlich auf dem laufenden halten und wir bedanken uns bei ihnen für ihre Geduld und ihre Kundschaft... ...Señoras y señores, lamentamos decirles a Vds. que, resultado de un descarrilamiento en la zona al borde de la estación de Doncaster, vamos a tener quince minutos de retraso. Vds. lo tienen claro que les tendremos al corriente en este respecto y quisiéramos aprovechar esta ocasión para agradecerles por su paciencia y lealtad.

            Il paraît que la lambine au caddie aux kros est pour autant douée d'un double fond linguistique! Elle continue en français,

            --Messieurs-dames, on regrette d'avoir à vous informer qu'à cause d'un déraillement sur le tronçon de voie desservant la gare de Doncaster, ce train aura quinze minutes de retard. Il va sans dire qu'on envisage de vous tenir au courant à cet égard, et on aimerait profiter de cette occasion pour vous remercier de votre patience et de voyager avec nous.

            A mesure qu'elle se met à faire les honneurs en langue anglo-saxonne, Michael commence à grogner avant le reste des passagers, laissant entendre dans le coup des connaissances supérieures en matière de langue française,

            --Putain de merde! Compte tenu du décalage du temps entre l'heure de Fastrans et la nôtre - et même sans l'intervention de toutes ces langues - quinze minutes ça fera au moins soixante-quinze à tuer dans ce bled à roulottes, je vous en réponds! Tenez, au demeurant la ville de Doncaster est censée figurer dans notre passage? J'aurais juré qu'il était question de la route de Derby!

            Balançant un regard hâtif à travers la vitre fumée et embuée, Michael se détrompe. Puis du coin de l'oeil il perçoit la disparition des lames de tarot dans l'affreux baise-en-ville, au fur et à mesure que les pièces de son destin commencent à s'emboîter quelque part. Gerry laisse tomber,

            --Bof, les déraillements ce n'est rien. Et quant à la route qu'on emprunte ben là est-ce-que nous ne sommes pas tous des détraqués en quelque sorte?

            --Allez Gerry... ...enfin là je ne me trompe pas, c'est bien Gerry? Bon, vous ne croyez pas sérieusement dans tout ce... enfin dans toute cette...

            Il se fait que déjà gamin Michael était atteint des croyances religieuses surévoluées, lesquelles, bien que lointaines et perverties par ses prédispositions actuelles, ont tendance à transparaître à travers une frustration de brise-fer lorsqu'il se sent menacé.

            --Je ne crois rien, mon ami; pas plus que vous. Cela dit les cartes ne mentent jamais, tombent immanquablement là où elles doivent fatalement être, et d'ailleurs n'est-il pas possible que cette deuxième rencontre, à deux cents miles de chez nous... ...ben ces liens tissés par le hasard, ça ne doit pas nous amener nulle part, pas vrai?

            Sur la phrase de drague le plus originelle dont elle s'est jamais servie, Gerry observe avec une curiosité démesurée, et on dirait même effrontée les traits changeants chez sa proie. Dans le même temps elle revoit la carte de visite qu'il lui a flanquée voilà un mois, n'arrive pourtant pas à en déchiffrer l'imprimé. Impossible de vérifier ses conjectures sans vendre la mèche dans le coup; cet homme serait forcément en pétard contre elle, sinon attristé s'il savait qu'on ne lui savait même pas de prénom! Fonctionnaire... ...boursicoteur... aller à quoi bon!

            --...Enfin quand même quoi...

            Gerry ne peut décider si la soudaine nervosité chez son compagnon de voyage a ses racines dans le prospect d'un destin lié en partie avec le sien, ou plutôt dans les mauvais présages qu'ont déclenchés ses divinations gratinées de chiromancienne portant sur l'avenir de l'inconnu. Et là, il pourrait même être question des témoignages tacites livrés à travers les cartes de tarot; bien que Gerry n'a encore rien dit à ce sujet, il se peut que l'inconnu, s'il a vraiment quelques cadavres dans le placard, soit conscient des trous percés sans invitation dans le cocon qu'il a tissé pour cacher un passé peu régulier, voire louche. En tout cas l'homme prend congé de sa compagnie pour chanceler en direction des cabinets, lesquels se trouvent à l'autre bout du wagon. L'entrain cahoté de celui-ci sur les aiguillages explique en partie son chancèlement, ce qui l'oblige d'empoigner par intervalles les anses des sièges, pourtant Gerry est persuadée que cette explication en cache une autre, laquelle est bien figée dans la tête de l'inconnu.