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Les sentiments de Michael envers son chef dépassent déjà les limites du dégoût. Il est vrai que James porte des jeans pour se donner les airs d'égalité avec son personnel, quand même personne n'en semble roulé; cette démarche bien calculée ne sert qu'à rendre plus claire la polarité entre les cadres moyens et leurs subordinés, lesquels sont dépourvus d'une impression plutôt perverse de supériorité, issue de l'irrévérence face au code vestimentaire. Tout compte fait James fut né affublé, et quant à Michael, lui ne serait peut-être pas fâché d'expédier le petit péteux dans l'après-vie pour rien sinon enfoncer ses crochets dans la pactole que représente son salaire.

            Le hasard veut que Michael soit déjà nanti de suggestions à cet égard en provenance d'une appréciable collection d'anciens films muets - lesquels se laissent voir, il faut le dire - pourtant aucune d'entre ces suggestions ne se voit suffisamment riche en douleur. Le passage de James de la vie au trépas devra également se révéler assez prolongé pour qu'il soit clair, sinon éblouissant, qui en est responsable et pourquoi.

            --Encore une?

            Michael vient de s'adresser à Gerry.

            --Puisque c'est toi qui l'offres...

            --Tu peux la considérer comme cadeau de Noël.

            --Grippe-sou!

            A savoir, Gerry vient de faire des spéculations muettes à cet égard, et se demande si son Mickey ringard n'est pas sérieux. Si tout ceci se déroulait dans l'Hexagone elle demanderait alors sans doute ses étrennes du nouvel an, mais le fait que cette coutume bénévole n'existe pas outre Manche et qu'en plus Gerry en ignore l'existence dans la France impossibilite une telle riposte dans le cas où on lui demande de cracher à son tour. Au fait, Michael est un peu énigme, rumine Gerry en toisant son copain; en admettant que son Mickey n'est nullement pédé, il est étonnant qu'à àucun point dans leurs rapports intimes qui datent déjà de dix jours, sept heures et trente-cinq minutes il n'a été question de la fourrette, tringlette, l'amour, appelez ça ce que vous voulez. Et pour comble il ne s'est même pas gêné pour lui demander son boulot.

            Gerry travaille indépendamment en tant que coiffeuse mobile, s'étant spécialisée dans les mémées en besoin d'un rinçage couleur mauve. Tandis que quelques-unes d'entre elles sont généralement déjà prêtes et lavées dès l'arrivée de leur amie coiffeuse, il n'en existe pas moins d'autres qui se donnent une peur bleue, histoire de se balancer la tête au bord de la cuvette sans surveillance, ce qui Gerry ne leur reproche pas du tout. Et pourtant nulle d'entre elles ne remplacerait la sienne, qui fut emportée ailleurs plusieurs années avant d'y arriver. Et ce n'est pas pour cela que Gerry ne cherche un exutoire surrogué à ses émotions dissociées, non plus à racoler des recommendations professionnelles: elle sait gérer son affaire parfaitement, de façon à s'assurer une demande optimale, ne se surmenant jamais et rarement dans l'impasse pour alimenter sa réputation de noceuse truculente et un peu olé olé. Ce ne sont pas pour autant les récompenses financières directes de sa carrière qui en font sa valeur; la grande majorité de ses clientes ont la soixante-dizaine bien sonnée et bon nombre de celles-ci n'ont plus de famille, en ont perdu tout contact ou plutôt s'affichent comme indifférentes à l'égard de leurs proches. Il va donc sans dire que les meilleurs intérêts de Gerry soient campés dans un rapprochement aussi étroit que possible dans ce sens, avant que ses mémées ne se trouvent elles aussi projetées dans les poches mystérieuses et ténébreuses du spirit-world.

            --On en parlait... ...deux Wards et un Samuel Smiths si cela ne vous dérange pas, fait Michael en s'impatientant, puis:

            --James, je vous présente Gerry. Gerry, James.

            Le sourire hasardé par Michael se plaque tellement vraisemblable que son cerveau est tiraillé jusqu'à ajouter foi au mouvement esquissé par ses lèvres. Il est conscient d'être doué d'au moins deux personnalités: d'une part le type raisonnable qui nage dans son jean un peu délavé en s'entre-mariant ses potes à la façon travelo-Cilla Black1 et de l'autre le maître-criminel mégalo sans merci qui n'aspire qu'à afficher sa gueule prime time aux lucarnes de la téloche.

            --Dites donc James, vous travaillez avec Michael, je présume?

            A tour de rôle c'est Gerry maintenant qui prend exemple sur Cilla Black.

            *--Eh ben Gerry (James ne veut pas se sentir exclu), là vous avez à peu près raison. En effet c'est Michael qui travaille pour moi.

            A ce point Michael se voit malgré lui en panne de sourire et même la chichiteuse Gerry ne peut lui cacher sa complicité. En ressuscitant le sourire forcé de Michael, Gerry hasarde:

            --N'empêche qu'on est bons copains...

            --Comment diable est-ce que vous pourriez savoir cela? Ha ha ha ha ha.