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CHAPITRE 4

            Sur les quais de la gare de Brantwhistle il pleut comme vache qui pisse et il ne vous faudra pas l'imagination d'un Michael pour deviner l'effet que cela a imposé sur la robe collante de Gerry, qui s'installe finalement à l'abri d'un photomaton de quai, ses deux mains toujours dans celles de son futur amant-pour-la-nuit. Elle en dégage sa main droite.

            --Ça te plairait d'avoir ma photo? lance-t-elle en fourretant dans son porte-monnaie, qui se trouve quelque part au bas de son sac en bandoulière. Ses petits doigts fuselés et ankylosés sont crispés au froid d'une mi-décembre typiquement britannique, son torse grelottant et ses mamelons durcis dodelinant hypnotiquement sous la transparence rouge de sa robe toute mouillée, qui laisse entrevoir non seulement sa poitrine surgissante et palpitante de jeune femme libérée, mais aussi le triangle noir et poilu de son pubis en courbe généreuse.

            Cette intimité vestimentaire ne peut qu'accentuer la complicité naturelle qui existe entre ces deux êtres depuis leur premier moment ensemble, dans un train en provenance de la capitale. Ils en sont conscients tout le temps, n'empêche qu'il existe des différences dans l'interprétation de cette complicité; tandis que Michael s'adonne à une partie liée plus ou moins psychosexuelle entraînant des notions d'humiliation, honte et bon nombre de perversions jusqu'ici non rédigées dans les annales de la psychologie, psychiatrie, criminologie et tout ce qu'on veut, auprès de Gerry l'on observe plutôt une complicité simple et brute de femme décomplexée et branchée sur toutes les avenues de la vie et, qui sait, de ses séquelles. Ce Michael à l'esprit qui s'égare même confronté avec la plus percutante séduction mérite de témoigner une bonne leçon dans le protocole sexuel, laquelle Gerry se montre plus que préparée à lui proposer:

            --Michael chéri, je suis une véritable Marie-couche-toi-là, il faut le dire; et pourtant cela n'a rien de saloperie, si tu vois bien où je veux en arriver... Tiens, est-ce que ces petits portraits ne bénéficieraient pas d'un tantisoit de nudité sur les bords, qu'est-ce que tu opines?

            --Chiche! dit une voix imperceptible en provenance du judas du photomaton. Michael ne pipe mot, devient pour autant tout blanc et puis un peu gêné par le sang qui lui remonte jusqu'aux tempes en passant par ses joues blafardes. Bel et bien ensorcelé il avale finalement sa fierté, pour ne pas parler de sa pomme d'Adam alors que Gerry continue avec son baratin allumeur et commence à s'éplucher de sa robe saturée et dégoulinante:

            --...Regarde-moi un peu ça, mec! dit-elle en le taquinant de ses yeux fripons, incapable d'en supprimer un petit rire sot. Un, deux, trois...

            Remontant sa robe par degrés jusqu'à en arriver à dix, Gerry se met complètement à poil sans même tirer le rideau de la cabine et, en introduisant une à une dans la fente les pièces piquées dans son porte-monnaie de la main tremblante de Michael (qui lui ne sait plus compter) elle ne manque pas d'ajouter:

            --...Tu crois que c'est p't'être un délit de se mettre à poil devant tellement de monde? Tiens, on va nous arrêter, quoi!

            Elle rit bruyamment quand Michael, pris d'une panique aussi sotte qu'inattendue, se met à faire gaffe d'un bout du quai désert à l'autre, et c'est cet instant délicieusement frivole - pas sans rappeler l'innocence friponne de la gamine dont la gueule s'affiche sur des posters pubs de la pièce Les Misérables - que Michael portera dans la poche arrière de son pantalon quelques minutes plus tard, quand Gerry se sera rhabillée. A ce point précis Michael lui empaume un sein de derrière, arrive à bout du cirage entamé par son rival sur le sexe de Gerry, profitant même des poussières de battement avant l'arrivée du dernier train pour vider la pactole des machines à sous dans une vieille machine désaffectée à distribution des barres du chocolat Nestlé. La scène de leur couple, en câlin perpétuel et craquant dans un même morceau de chocolat sous la pluie, tirerait clair sur le romantique ne serait-ce que pour les coups d'oeil louches et intrigants de Michael par-dessus l'épaule de son amante. Il paraît se méfier de tout autour de lui, en attendant d'un moment à l'autre l'assaut de son propre ombre. De toute manière il paraît que son corps est en quelque sorte dissocié de sa caboche, l'étreinte amoureuse ayant lieu ailleurs loin, dans un endroit où l'insouciance dérivée des amourettes est encore pardonnée, sinon permise.

            Pour changer c'est Gerry qui laisse son esprit franchement divaguer, voire halluciner, apercevant des figures tordues et dissociées crachées par la pluie contre les fenêtres en ogive de la vieille salle d'attente qui, bien que toujours pleinement éclairée est actuellement fermée, a ses battants blindés pour cause de violences contre les propriétés du chemin de fer lors des récentes échauffourées dans des autres gares périurbaines du comté de Yorkshire.