Elle enleva sa cagoule. Puis elle déboutonna sa blouse, enleva celle-ci aussi. Le tram s'arrêta. Michael reprit le tournage, recadrant au dernier instant de l'écoulement du plan la gueule étonnée du conducteur, son ami Brian qui, en quête de remerciements en provenance du couple, attrapa le soutien-gorge de Gerry en se payant un petit extra par-dessus le marché. Cachant le froid qu'elle avait, Gerry le dévisagea avec des mines de bête sauvage puis, saisissant des nuances enfantines dans la façon dont l'anorak désespéré la reluquait, se contenta d'une pose de starlette dont la carrière promettait. Puis elle eut une vision. C'était une scène théâtrale, dont le déroulement girait autour d'une guillotine napoléonienne, montée sur des pavées multicolores. C'était le crazy paving de l'avant-guerre britannique, circa 1930. Ce dont on bricolait des patios.
* * *
Le dix-neuf décembre, Blackpool, Lancashire. La station balnéaire de Blackpool est située au nord-ouest de L'Angleterre, sur un embranchement en moignon de la ligne ferroviaire reliant Liverpool, Preston et Carlisle. Sous l'ondée perpétuelle des embruns salés de la mer irlandaise, le vent s'y mélange en tempête à longueur d'année sur la promenade de cette poor man's Brighton septentrionale, célèbre par ses bâtons de sucre d'orge et chapeaux en carton bariolé portant le slogan sans goût, 'Kiss Me Quick'.
Le roman de Mrs Beecher Stowe intitulé 'Uncle Tom's Cabin' fut annexé par un entrepreneur victorien, un nommé Mr Taylor, qui en 1860 acheta la baraque à l'homme qui l'eut bricolée. Mais au mois de juin de 1901 la fameuse cabine fut aplanie suivant un glissement de terrain de plain-pied avec une autre baraque: ces jours-ci 'Uncle Tom's Cabin' est un arrêt de tramway réputé depuis un siècle parmi les indigènes de la ville pour des activités exploratrices de ses jeunes amants. En tout cas c'est l'histoire que Michael vient de débiter, confronté avec une Gerry dont la nausée des tramways commence à virer sur le pathologique.
--Let me off! Nom de Dieu, laisse-moi descendre!
Gerry gifle frénétiquement le battant à panneaux pliants du tramway, un Blackpool Balloon des 1930s dont l'intérieur majestueux doublé en faux acajou et tapissé en cuir usé lui donne l'impression d'être renfermée dans un garde-robe à patins, bourré de souvenirs cauchemardesques et menaçants. Et pour comble, ce 'Ballon' suréquipé en chauffage est tout bondé d'un cargo humain à couper le souffle, la replongeant dans une claustrophobie de cercueil roulant, laquelle ne va pas sans alerter chez Gerry ses sensibilités prémonitoires.
A l'arrière de l'impériale, Michael pousse un soupir résigné en remboîtant son arriflex, coupant court une prise à longue distance sur les voies, recadrant la mer à gauche et la foule de Noël déchargée aux seuils des magasins refermants et des bed-and-breakfasts miteux, tout ceci défilant par la droite. Déballé sur la promenade en face du phallus illuminé que présente la Blackpool Tower, un sosie en miniature de la Tour Eiffel, le couple s'accroupit mutuellement entassé sur le trottoir, celui-ci perdu sous le déluge de la haute marée.
--Regarde, Gerry! Tour de magie! Et là, tu vois ce bâtiment, ce sont les Oyster Rooms où les teups d'antan...
--Arrête tes contes de fées, casse-cul! J'en ai plein la tête déjà tu comprends? Ecoute, avant-hier dans cette saloperie de musée aux anoraks perdus c'est à contrecoeur que j'ai consenti de t'accompagner dans ce trip de crétins tramophiles et je te jure que la prochaine fois que je vois un tramway sur cette voie j'vais t'envoyer chier sous les roues.
--Hé là, cool it veux-tu! Dans ce cas bougeons! Allez viens on va prendre un coup là-bas, aux Oyster Rooms. 'Vec ta propensité pour les fantômes tu vas te filer une bonne compagnie, je t'assure.
--Si ce bouge est hanté mon p'tit, moi je suis la reine de l'Angleterre.
--Ben c'est toi qui le dis, chérie!
--Ça veut dire?
--Ça veut dire rien, my darling. C'est qu'à l'époque où ce pub n'était pas encore un pub, bon, on débitait des huîtres, et là c'est pas donné comme tu le sais; enfin les putes de la promenade...
--Stop! Si je voulais me renseigner là-dessus j'aurais déjà acheté mon guide touristique, c'est clair?
--Eblouissant, chérie. Moi je vais au Pleasure Beach. Tu m'accompagnes?
--C'est d'accord. A condition que tu arrêtes de me déballer tes balivernes à caractère pseudo-historique, Micky Finn.
--Mikey.
--Comment ça?
--Je préfère Mikey.
--Enfin je me détrompe. Allons-y!
Le Pleasure Beach, c'est-à-dire le parc d'attractions balnéaire de Blackpool en était déjà le plus grand au nord-ouest vers la fin du dix-neuvième siècle, mais cela ne va pas changer grand'chose dans la vie de nos amants. S'étant séparés pour la balade des autos-tamponneuses Gerry et Michael s'électrisent indépendemment, et l'unique point de contact s'établit dans les chocs redoublés issus de la part de Gerry, dans le but éventuel de casser le cou à son jules pas possible. Le waltzer leur accorde un contact physique inévitable, mais ceci dans des univers parallèles où la souplesse de l'étreinte est contrecarrée par une différence de longueurs d'onde, dont l'apogée est un baiser en caoutchouc. Mais lorsqu'on se tient la main dans la main devant la grande roue de fortune lumineuse sur fond de crépuscule noirci par contraste mutuel, la magie amoureuse enchevêtrée dans leurs rêves concordants s'enclenche en push-me-pull-you à travers des accents à la fois unis et distorsionnés de l'Hello, Goodbye des Beatles. La chanson est coupée vers la fin, replongeant la foule dans le ronronnement d'une gégène ancienne qui bafouille du gas-oil sur l'arôme sucré des barbes de papa.