On est jeudi matin. Les conditions de météo sont bonnes pour le mois de janvier, deux fabriques allemandes ont surgi aux bords du réseau où nulle voiture ne s'aventure, les accidents ont tous été mineurs, on n'a vu aucune collision, aucun incendie venant des surchauffages souterrains, les nouveaux postes de signalisation informatiquement équipés sont dorénavant exclusivement utilisables, l'on constate moins d'aiguillages défaillants que l'an passé, toutes les vieilles traverses ont été remplacées, des fils aériens survolent des coins du réseau desservis jusq'ici en exclusivité par les convois diesels, les machines à distribution de chocolat Nestlé - toutes rouillées et en état de délabrement avancé - ont été enlevées et fichues à la casse, et James est l'employé le plus désoeuvré de l'entière opération. Et tout ceci pour faute de police d'assurances! Le risk management, c'est du gâteau, quoi... Stella vient de préparer les cafés et d'apporter des biscuits au chocolat pour bouffer ensemble, perchés sur le radiateur de coin, à contempler le crépitement de la pluie contre les vitres. Dehors un train de marchandises est aiguillé bruyamment sur la gare de manoeuvre et de triage, que dominent les ponts roulants et des anciens signaux à bras. Depuis son point de vue à moitié chemin sur le pont de traverse à piétons, Michael sort un petit télescope de poche dans sa gabardine, le braque sur les grandes fenêtres à double vitrage du bureau privé de son chef. Il s'est absenté du gros burlingue en prétextant une crise de faim et l'état hors de service de la machine à distribution de snacks au foyer de Fastrans, et il faut dire qu'à la limite personne n'a vraiment besoin de lui aujourd'hui au gros bureau. Au fait, s'il ne tombait pas des cordes dehors, son absence aurait passé sans doute inaperçue. Dedans James pose une main sur le genou de Stella. Stella est nouvellement arrivée chez Fastrans. Le regard fixe et parallèle, ni l'un ni l'autre n'ose bouger une prunelle.
--Dites donc, on pourrait faire ceci toute la journée, quoi!
--Faire quoi, patron?
--Rien. Regarder la pluie.
--Ben, ça dépasse le boulot, j'vous dis pas, patron.
--Et se faire payer pour cela, pas folle la guêpe.
--C'est exact, patron. Pas folle du tout.
Au bout d'un long moment, James se retourne pour dévisager Stella. Elle ne flanche pas, mais même la vision de tunnel doit être plus large que celle-ci; l'ambiance de nonchalance forcée qui régnait, étayée et contrebalancée par la tension sexuelle se voit soudain bouleversée, mais cette fois James cavale carrément trop vite:
--Je parie que vous aimez qu'on vous le paie, pas vrai Stella?
Il se fait que Stella n'apprécie point être classée comme pute. De but en blanc elle prend congé de James qui en est réduit à bercer des roustons agonisants avec deux cafés refroidis et un paquet de Hobnobs au chocolat pour se consoler. Au niveau du pont, ça dégringole sur un Michael tout refroidi et rentré dans le décor pluvieux. Selon toute apparence James n'a pas aperçu cet espion aux doigts tremblants crispés sur le petit télescope, lequel vise toujours l'espace privé du patron, même en l'absence de la secrétaire. Au bout d'un court instant, Michael rempoche son tube sur un soupir d'insatisfaction puis rebroue chemin vers le bâtiment de Fastrans, bredouillant des injures et armé de deux paquets de chips gaufrés Walkers sel et vinaigre.
Tout de même James ne va pas accepter qu'on lui ruine la journée et, en vérifiant que les doubles des clés du burlingue pendent toujours sur le trou de la serrure, il se met à lingueburer tranquille en baissant le store de la porte vitrée, tout à fait comme il l'a fait cent fois et plus avant, et seul et en compagnie d'un enchaînement de sexy secs plantureuses à faire rêver. En admettant que James ne peut garder le moindre secret, l'espace privé de son coin retiré lui est néanmoins sacré.
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