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A en juger par la confusion calamiteuse enveloppant cet endroit, dont le maintien est finalement la responsabilité de James, s'il veut conserver son boulot il aura à remonter un peu ses bretelles. N'y perdant rien pour attendre, Michael rôde déjà les lieux de la tragédie. Il ne vient pas au secours; c'est l'heure du repas et il recherche des idées. Les conseils des régulateurs à propos des barrières passèrent par son bureau à son insu puisque, en véritable tire-au-cul, Michael bosse encore moins que James et ne parcourt jamais plus loin que les deux premières pages du matos qu'on lui flanque sur le bureau, à l'exception près du Daily Star, quotidien dans lequel les nichons figurent toujours sur la page trois.

            Le ramassage des cadavres et des décombres cadavériques bat son plein autour de l'épave enchevêtrée, mais pour un tordu Michael n'en est pas ému; en tout cas le massacre ensanglanté se détache moins convenablement du réel en polychrome et en trois dimensions qu'en noir et blanc cinématique. Michael se voit supprimer un sourire, pas cette fois parce qu'il est un tordu invétéré, mais puisque quelque chose vient de lui taper dans l'oeil: c'est un portefeuille bourré, libéré fortuitement de son propriétaire défunt (ou peu s'en faut), histoire du lambinage des secouristes et des curieux.

            Deux cents livres! Ça fait quatre fois la somme que Michael pompa dans les machines à sous ce maudit lundi soir où James et Gerry s'offraient un petit pelotage derrière son dos, pelotonnés au coin de la 'snug' (la salle des amoureux). Et voilà la preuve, se dit Michael, que chaque revers a sa médaille, en promenant ses yeux sur le carnage et les débris à la recherche d'autres portefeuilles. Puis il regagne son bureau avec élan, son retour suivant le cours sinueux du chemin ferroviaire.

            Le hasard veut que Gerry aussi se trouve sur les lieux, et ce puisque la première de sa collection de mémées vient d'expirer, histoire de quelques centaines de mètres de l'endroit où le train perdit son fantôme. Selon toute évidence, c'est Gerry qui découvrit Mrs Watson, s'étant intégrée dans le domicile par moyen d'une clef doublée, laquelle gîtait toujours par-dessous un bloc de béton, entre les hortensias et le rosier envahi par des mauvaises herbes. Mais le choc de l'accident fut tellement bruyant que Gerry se vit contrainte de s'absenter avant l'arrivée du médecin ou de l'ambulance et, en tout état de cause, pour ce qui est de l'heure actuelle ils auront tous deux d'autres chats à fouetter.

            Les moments précédant l'accident rappellaient lors d'un instant de panique la vague prémonition qui visita Gerry à Blackpool, où elle giflait les battants fermés d'un tramway bondé qui avait quelque chose des Todeszüge allemands de la guerre, bourrés eux de juifs résignés à un destin dont les minutie manquaient encore, mais qui n'en était pas moins clair. Puis le carnage, l'hystérie collective et la peur de l'inconnu - dans ce cas, de la mort physique - régnaient dans un univers parallèle où plus rien n'était pareil. On y voyait des figures incompréhensives, aux expressions contorsionnées où transparaissait une confusion mentale aiguë, contractée par la douleur.

            Par endroits cela ressemblait au pot-pourri de visages tordus frappés par la pluie contre les vitres allumées de la salle d'attente que témoigna Gerry, depuis un point de vue distancé sur les quais déserts de la gare de Brantwhistle et dans l'étreinte peu rassurante de son amant. Mais à présent tout ce qui importe est le moment actuel, la vitesse de l'opération de secours et son efficacité.

            Là, Gerry ramène sa gueule parmi les secouristes, faisant valeur des muscles dont elle ne se savait pas montée. Mais ce n'est pas rien, ce contact avec la mort à travers les yeux des passagers moins chanceux au fur et à mesure qu'ils battent la retraite dans le néant, faisant escale à l'éternité, aux enfers et, qui sait, au ciel au passage. Déjà en état de choc, confrontée avec le torse décapité et les jambes tordues d'un gosse n'ayant qu'une quinzaine de piges, Gerry se voit envoyée en arrière lorsque ses yeux atterrissent sur, puis s'engagent avec ceux de la tête découpée du garçon. Elle éprouve un étrange frisson rassurant; c'est comme si l'âme du garçon lui appelait dès l'au-delà <<Allez viens, Gerry. T'inquiète, j'assume>>. Les yeux cristallins, sortant de leurs orbites commandent la totalité de l'attention disponible de la part de Gerry, de façon à flanquer en l'air l'effusion de sang, chair, tissu cérébral et corporel, pour ne pas parler de l'absence du corps lui-même.

            --Viens, ma p'tite. Ça s'arrange.

            C'est un Paramedic qui la reconduit en sûreté visuelle et qui, vue sa robe ensanglantée en a sans doute tiré qu'elle soit également accidentée. Secouée et phasée durant un bon bout de temps, cést l'anéantissement présumé de la famille du gosse qui pousse Gerry à fissurer. Ils étaient tous tout probablement au boulot, aux courses, à faire la plonge ou quelque chose d'une banalité comparable au même moment où Gerry contemplait les yeux morts du beau fils, ou frangin innocent pour lequel ils se serait sacrifiés chacun sa propre vie. Atteinte d'un sentiment croissant de culpabilité, Gerry patauge dans le choc déséquilibrant, l'injustice cruelle et une bonne douzaine d'émotions mal formées, lesquelles se voient renées à la cadence de chaque nouvelle seconde.