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Le matin du lendemain de l'événement, Gerry se regarde dans le miroir de la kitchenette à petitdéjeuner seule devant son poêle à pétrole historique mais foutrement délabré, qui a dû brûler à longueur de la nuit dernière. L'atmosphère qu'elle respire est lourde et austère, par contraste avec l'image dessinée d'une aubépine, miroitée dans le reflet du calendrier, dont la page est tournée au mois de mai pour rendre la baraque plus habitable. Mais hélas on est toujours en plein hiver et pour comble, retranchée dans une solitude pénible. Elle a déjà oublié jusqu'aux traits de la figure de ce Barry, qui selon toute évidence s'absenta une fois que Gerry eût retrouvé le sommeil.

            A neuf heures et demie de la matinée, elle s'absorbe dans une promenade plutôt vacante sous un soleil pâle et hivernal à la britannique. On voit son souffle qui échappe pour livrer accès à un froid impitoyable qui envahit les poumons comme la fumée picotante d'une clope mentholée. Sortant de l'allée gravillonnée du petit jardin public de Little Brantwhistle, Gerry se met à patauger dans le terrain boueux qui a tranché un chemin dans la pelouse givrée, aboutissant en pleine face du marchand de journaux qui, pour la première fois de sa vie, roule sur l'or.

            Perchée au bord d'un joli banc ouvragé victorien dans ledit jardin public, Gerry arrange son entassement médiatique sous l'oeil indifférent d'une volée de pigeons, lesquels s'attroupent quand même autour de sa personne en quête optimiste d'un bec fin matinal. Pendant quelques moments Gerry ne lève pas le doigt, contente d'observer ses petits amis nouvellement arrivés, puis tripote dans les premières pages du babillard qui occupe la cime du monceau.

            A première vue les premières tabloïdes semblent toujours prédominamment intéressées par les complots primaires et secondaires extrapolables, à la limite, de n'importe quel drame. Il n'y a rien qui y implique la sémantique ferroviaire et les images parlent en tous les cas plus fort que des mots. On a effectivement constaté le manque d'une barrière sur le scénario des faits, ne sait pour autant encore rien des recommandations prémonitoires des régulateurs. Ce qui représente pour James un tantisoit de répit pour aussi longtemps qu'il soit tiré de l'affaire. L'approche du canard local envers la tragédie se montre moins sensationnelle, comme prévue, mettant à l'évidence son respect pour la vie privée de la communauté indigène. Déjà on met en cause les possibilités d'un fonds national à l'aide des victimes et leurs proches, barboté dans les coffres des deniers publics. Pourtant on ne s'étend pas là-dessus, vue l'attitude blasée des je-m'en-foutistes aux premiers rangs du gouvernement anglo-saxon, qui optent pour ficher à l'aléatoire du secteur privé jusqu'au recouvrement de la redevance de la BBC.

* * *

            Plus tard, Gerry fit cul sec d'un litre de Bordeaux récolte 1979 surnommé 'La Cour Pavillon' dans quelque vignoble lointain. Elle le conservait depuis belle lurette pour un jour de pluie semblable à celui-ci, compte tenu de la météo peu équilibrée dans ce coin au terrain accidenté et à haute altitude, au nord de l'Angleterre. Loin de la côte, on se sent souvent ensevelie par l'âme d'un pays qui n'a rien d'un coeur. En même temps, Gerry fut reconnaissante d'être loin aussi de la dépersonnalisation de la capitale, où elle se serait brisée d'une solitude percutante dans pareilles circonstances.

            Le soir, Gerry plaqua son amant en faveur d'un flanc de coteau et d'une autre solitude dont elle avait tout d'un coup fichtrement besoin. Rentrée chez elle vers minuit, Gerry s'étonna, ne retrouvant aucun message sur la bande magnétique de son ancien répondeur. Elle se sentit pour autant aussi négligée et vétuste que le bâtiment apitoyable où elle était logée.

            A une heure inconnue mais pour cela pas moins infernale du petit matin, Gerry se trouvait une fois de plus sur les lieux de l'accident, à témoigner distraitement le ramassage continu des débris et l'enlèvement éventuel d'une portion des scellés. Au clair de lune et sous un ciel vaste qui enveloppait le vapeur de fin du monde montant et où les étoiles proliféraient, elle gelait dans sa cagoule, paraissant pourtant tout à fait inconsciente du froid, ses pensées enchevêtrées dans un autre instant dans l'histoire du charnier de fortune, un instant qui refusait obstinément de la laisser respirer l'air vif du moment actuel.

            A mesure qu'un mercredi (ou s'agissait-il plutôt d'un jeudi ou d'un vendredi?) pointait, Gerry s'y trouvait encore, immersée dans le refoulement conscient de ses sentiments en état de désordre pathologique, ne savait pour certain q'une seule chose: ce couillon de cheminot arriviste qui lui avait escamoté la plus grande partie de ses loisirs au cours des deux derniers mois, n'allait plus laisser traîner ses nuages poussifs à longueur de ses horizons à elle. A haute voix elle jura,

            --Ce trou du cul invétéré, j'vais l'envoyer chier pour de bon, vite fait.