La visite de la police qui précéda directement celle du jeune journaliste ne fut ni aussi simple ni fortuite. Bref, l'un des clodos des jardins publics s'était mis en tête de se procurer une autre bouteille dans la petite superette où on avait servi Gerry sans appréhension, mais d'où lui-même était indéfiniment exclu. L'engueulade résultante fut miroitée dans une autre rixe, celle-ci ayant lieu sur le gazon des jardins publics, apparemment histoire d'une jeune femme dingue et beurrée qui s'escrimait à détourner les avances amoureuses d'un autre clodo, celui-ci pas à prendre avec des pincettes et encore plus inculte que le premier. Le bobby préposé à l'affaire se vit obligé d'y appeler l'appui de ses collègues, au cours de la collaboration dont, l'un d'entre eux reconnut le visage de la jeune femme sur une série de photos sur lesquelles il avait promené l'oeil au commissariat, où il était question d'un suicide déplacé. Il aurait juré également l'avoir vue quelque part ailleurs, peut-être sur la voie ferrée. Ç'avait pas exactement été la chansonnette, cependant le bruit courait dans le Railway Hotel que la gonzesse n'était pas inconnue par le chef du défunt, d'où l'on supposait un triangle amoureux et l'hypothèse d'un crime déjoué pour ainsi dire passionnel, où manquait toujours des détails croustillants. Lors de l'interrogation Gerry s'imagina pour la première fois les affres de l'expiration de son ancien amant, ce qui coûta cher au niveau de son coeur contrecarré.
C'était pas sans soulagement qu'elle apprit l'avis professionnel de la police sur l'attentat déjoué sur la personne de James, où l'on évoquait la rareté d'une préméditation en matière des crimes de passion. Peu convaincus de la sobriété de la jeune femme, les flics venaient à peine de lui ficher enfin la paix pour cuver son vin que sitôt après, toc-toc-toc, c'était Barry qui traînait sa bosse sur la grosse tranche de pain.
Ayant fait part de ses condoléances mal placées, Barry fut reparti en dedans de quinze minutes, en raison d'un rendez-vous ailleurs qu'il tenait à respecter. Cela étant il sembla content de son scoop genre ange-au-secours-témoin-oculaire, n'insista pas sur l'explication derrière les photos, promit d'ailleurs de déployer toutes ses influences pour étouffer, dans la mesure du possible, cette mesquine affaire sans réel intérêt pour personne. Et, ce qui ne se dit pas, responsable de sortir de son placard la donzelle qui ferait sans doute la une le lendemain matin, il risquerait de se payer par la suite une position plus ou moins permanente chez le Yorkshire Enquirer.
* * *
Toujours renfermé dans son placard public au Railway Hotel, James recapitule la conquête sexuelle de Gerry. En proie à une sensation de nausée coulante, il revisite le doigté agile de celle-ci dans la poche droite de son jean. La collection anodine de mémées au teint mauve de Gerry, tout compte fait de la compassion dans sa voix, n'avait de sens que sous ce nouveau jour, où l'avarice se mêlait avec un caractère qui dévoilait enfin son côté sinistre, l'intelligence un peu maligne sur les bords qui n'est pas sans rappeler celle de Michael. L'univers chimérique où planent, mieux, galèrent sans rame les ruminations de James l'arrache d'une quotidienneté mondaine et banale, où il y a quelqu'un qui frappe au battant du cabinet, anxieux d'en savoir plus long sur ce qu'il peut bien foutre là-dedans après si longtemps. Le fantôme de Michael s'agrippe du psyche de James sans chichis ni histoires, le rendant d'un seul coup et plus intelligent et plus insensible. James, vous êtes un génie. Permettez-moi le privilège de vous offrir un coup. Dans l'écoulement des deux dernières années l'on ne compte plus les coups offerts de la part de Michael, quand même son côté grippe-sou avait été creusé si profondément dans son être que James ne se reprocherait pas de mourir lui-même endetté; l'intelligence ou plus exactement la faculté d'adaptation chez Michael dépassait carrément celle de James, mais cela dit quand quelqu'un ne peut manifestement vous sentir, on s'amuse pas à galvauder votre fric sur des tournées à caractère réciproque, même si l'autre continue à jouer le niais et à vous lécher le cul. Quoique le fantôme de Michael plane toujours, quelque part aux oubliettes du conscient de James, d'autres souvenirs, plus récents et moins rapprochés de la portée de Michael, commencent à lui usurper le crâne...
Le tambourinement sans relâche de la pluie contre les vitres du bureau de James, ce que l'on n'apprécie pleinement que livré à une solitude exclusive, à mille bornes du monde extérieur... James se rappelle l'ombre d'une Stella qui décampait, le mal sourd dans ses roustons, le paquet entamé de Hobnobs au chocolat à côté... A côté du grand trousseau de clés donnant accès aux coins et recoins de l'entier bâtiment!
Michael traînait souvent autour de ce trousseau lorsque James, lui ayant tourné le dos, fourretait dans les tiroirs à glissière des fichiers, pour la simple et bonne raison de faire attendre l'employé, mettant en valeur ainsi sa supériorité. Le grand trousseau comprenait, entre une centaine d'autres clefs, la Yale de son bureau particulier et celle de la serrure encastrée. James ne se servait de celle-ci qu'en se réintégrant dans son bureau à neuf heures du matin, à la cadence de ses rares sorties des locaux, et en refermant. Ce pourquoi James portait des doubles des clefs de son bureau sur un porte-clefs de poche.
James avait pris la manie du caoua, d'où une dizaine de visites quotidiennes aux latrines. Il avait marre de traîner le gros trousseau volumineux et encombrant sur sa personne, le long du couloir qui débouchait sur le gros burlingue à plan ouvert, et puis à travers celui-ci; de plus, cela lui accordait l'impression désagréable d'être pris pour un petit péteux de gardien. C'est pour ceci qu'il se fit faire des doubles pour son porte-clefs de poche, lequel pendait le reste du temps sur le trou de la serrure au battant intérieur de la porte de son bureau, qu'il ne quittait jamais sans l'avoir préalablement refermé à clef.
Rien n'aurait empêché que Michael empruntât les clefs codées couleur du burlingue (à savoir, la Yale eût suffi) dans le gros trousseau plaqué sur le bureau et derrière le dos de James, afin d'en prendre une impression directe ou, plus que probablement, de s'en faire faire des doubles au cours de la journée de travail, c'est-à-dire avant l'heure de la fermeture des locaux. L'étroit couloir humide qui liait les deux bureaux n'était fréquenté que par une poignée de clercs assortis parmi les cadres moyens (dont Michael) et toute une lignée de secrétaires particulières à James, lesquelles avaient pignon dans un triste cagibi, enfin une triste débarras à l'autre bout du couloir. Bref, Michael n'aurait le moindre mal à décrocher l'accès au burlingue de James sans pour autant élever les soupçons du personnel, et la restitution des clefs eût été également du gâteau.
Mais la clef de son domicile, ben là on commence un peu à se casser la tête... Primo, ça présuppose une intimité avec sa routine particulière qui ne pouvait qu'être devinée. James reprend ce fil malgré lui, pour que ses soupçons ne tombent une fois de plus sur l'aimable Gerry.
A des sorties de nécessité hygiénique s'ajoutent cinq visites régulières à cadence hebdomadaire aux autres départements, et tout ceci le jeudi. La première, histoire de présenter sa fraise au cash office où s'alignent les coffres-forts, la deuxième à la banque (qu'on considère également en tant que département de Fastrans) et le reste d'une pareille banalité. Lors de la première, la quatrième et la cinquième visites, James n'a d'autre choix que de traîner le gros trousseau sur lui, puisque les deux premières de celles-ci impliquent les coffres-forts et la troisième la banque, suivie des coffres-forts. En pareilles occasions, James a pour habitude d'accrocher son porte-clefs particulier à une patère vissée dans l'intérieur du chambranle, avant de quitter son bureau. Il s'occupe alors de la fermeture à clef de celui-ci dès l'extérieur, à l'intervention de la Yale du gros trousseau.
Sur ces entrefaites, la première visite éclair de Michael lui fournirait la Yale domestique. Il s'en ferait faire un double pendant la pause du repas de midi, effectuant la restitution de la Yale originelle lors de la quatrième ou cinquième sortie du patron dédaigné aux coffres-forts.