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--Youpi, enfin c'est fait!

            C'est Gerry, qui vient d'apprendre la confirmation étatique de son divorce. Elle continue...

            --Je ne ferai confiance à nul autre homme pour aussi longtemps que je marcherai sur cette terre!

            Personne ne l'écoute puisqu'elle est seule. Ce n'est pas uniquement le fait que son ex ami-assassin déjoué s'est révélé un tueur en série plutôt qu'un simple branleur à la tronche disparue dans l'entrée de service. C'est le fait qu'on puisse lui mentir si amplement sans qu'elle ne se doute d'un stratagème. Michael n'était ni divorcé, ni fiançé, ni père selon a pu confirmer la police, laquelle faute de retrouver sa femme actuelle qui est en même temps son plus proche parent, se met la tête à couper que Michael n'avait plus de famille du tout. Et il mentait encore lorsqu'il plaquait ses ex sous le patio! Bordel de merde, ce salaud l'avait eue jusqu'à lui refiler son rhume, flanqué lui-même déjà dans l'au-delà! Et pourtant, Gerry avait été tellement nulle, ne cherchant à comprendre la facilité de parole de son amant bizarrement francophone. Mais là une Martiniquaise! Oh là là là là...

* * *

CHAPTER 12

            L'on n'y constate rien d'anormal dans les trous de mémoire chez les catastrophés, et quoique Gerry n'est pas, strictement parlant, une accidentée elle en garde pour autant certaines similarités; quelque part elle a le crâne tout bousillé à la suite de ce long moment passé dérrière les yeux morts de ce jeune gosse décapité qui la dévisageait en même temps, et la dévisage encore. Fréquemment, Gerry s'endort à force de pleurer. Le sommeil qu'elle est toujours en mesure d'atteindre se voit envahi par une lucidité saccadée en moyenne trois fois par nuit et ce qu'elle parvient à y percevoir s'obstine à se tirailler dans les limbes entre l'univers réel et l'autre, qui ne bat peut-être pas même son existence en dehors des croyances religieuses et la littérature nouvel âge. De plus, elle a tendance à mélanger dans cette salade des mémoires déjà lointaines, notamment le métrage de l'ITN à titre du Kings Cross Fire à Londres, tout ceci parachuté des cieux d'enfer d'une imagination débridée ayant ses racines dans la puberté, où l'on ne constate pas tellement des relations de cause et effet.

            Gerry est criblée de doutes, encore jusqu'à se méfier, intrinsèquement et  en pleine déprime, de sa propre existence hors l'imagination des autres, possiblement dans l'intention consciente planquée cependant au niveau du subconscient, d'esquiver des éventualités décidément plus terre à terre, dont le stress issu des horreurs qu'elle vient de témoigner récemment. Sa compassion à l'égard de la famille du disparu a été supplantée dans sa quasi-intégralité par un rendez-vous précoce et terrifiant avec la même Mort qu'a trouvée l'infortuné lui-même. Le désordre post-traumatique devant lequel Gerry a succombé, supprime non seulement son système immunitaire, mais par extension les fondements de base de sa personnalité. Elle se voit également la cible par voie de transfert des conseils pour endeuillées, ayant pour ainsi dire perdu son fils de quatorze ans (aux moments où Gerry n'assume pas l'identité de la victime, elle n'y manque pas de devenir sa mère), la pauvre Mrs Watson et Michael, lequel même s'il a bien mérité son sort, n'a pourtant pas encore cessé de la choquer et l'outrager.

            Revenant sur celui-ci, et revenant que celui-ci est devenu, à en croire les constats de la police, les projets concernant l'extinction de son chef et l'ami de Gerry remontaient à un certain temps, ce qui se manifeste dans la sophistication de l'abomination mécanique bricolée aux mains de Michael dans le but de réaliser l'indignité d'un dernier supplice suprême tiraillé. La tragédie de rail ne figurait donc qu'en guise de happy accident dans la formulation de la note de suicide. On recherche toujours la personne, morte ou vivante, de sa pauvre femme mais bizarrement ne prête la moindre attention aux observations de la fouinarde Mrs Smith, où l'on n'y en repère pas moins la présence bien vivante de la Martiniquaise aux approches de la mort accidentelle de son mari.

            Par rapport aux dernières volontés de Mrs Watson, Gerry a été récipiendaire de plusieurs visites policières, dont deux ou trois de la CID. Il s'est avéré que la vieille dame trouva sa mort pas plus que cinq minutes avant que Gerry ne téléphonât aux services de secours et ceci, comblé des omissions dans l'ultime legs de la défunte, a éveillé des soupçons en raison circonstancielle, pour ne pas parler de mobile et d'opportunité.

            Quand même la mort accidentelle de notre revenant en vaut une centaine de Mrs Watsons en matière de détection policière, et pour ne rien y cacher, là c'est pas qu'on n'avance par excès de pratique! Cela étant en deux fois quatre temps la cause du mauvais fonctionnement de l'engin fut établie une fois pour toutes. Même s'il n'était pas strictement nécessaire de s'installer dedans pour vérifier! A cet égard, ayant sondé l'attitude et les avis des cofrères du défunt il paraît que, pour autant que ce farfelu avait bien pu cacher un côté plutôt sadique derrière sa docilité duplicite, il n'en sortirait aucunement maso. On y a présumé donc le contrôle au préalable de l'engin, mettons pour vérifier s'il n'est pas interdit de griffonner quelques mots de la main droite sur un aveu de suicide s'y étant déjà installé, cramponné, menotté et tout ce qu'on y veut. L'écriture de chat fait lieu commun parmi les suicides, donc rien à se reprocher, le fait assuré et accompli.

* * *

            En butte à un surmenage intellectuel, au rhume infernal refilé par son jules déjà en état de rigidité cadavérique, et tout un salmigondis de souvenirs enchevêtrés, la fièvre post-traumatique de Gerry est néanmoins endiguée par la solennité de l'occasion. Filochant le train du petit cortège funéraire à la mémoire de la délectable Mrs Watson, l'énergie latente intarissable de Gerry l'aigillonne, quand même elle détourne son regard au moment de la sépulture. Sortis des deux agents de la CID plaqués cachés derrière les troncs d'ifs, il n'y a que Gerry, les personnes inconnues de la défunte qui portent sa dépouille mortelle, et un vieux curaillon grisonnant et scrogneuneu qui respirent l'atmosphère de deuil palpable qui règne dans ce cimetière, un mois de février britannique.

            Tout cela scie en quelque sorte le cordon ombilical qui s'attache au pot-pourri terrestre, sans ajouter dans cette triste nature morte en trois dimensions une quatrième, ni l'ombre d'un second cordon ombilical qui s'attache, lui, au ciel. Ses instincts affûtés en dépit du délire morbide qui l'enveloppe, Gerry se voit chanceler dans une prise spontanée d'un sublime film de vie et de mort où l'action se déroule en filigrane, derrière les images d'écran.

            Les expériences des derniers dix jours ont creusé leur impression émoussé sur la façade de la personnalité de Gerry, en ont néanmoins aiguisé les points de contact avec l'âme. Remuant le terre meuble aux côtes du fossé d'un mouvement inconscient et quasi involontaire du pied gauche, Gerry ramène sa rame dans l'enterrement pour ainsi dire à tête reposée. Elle réfléchit qu'au moins sa mémée avait toute sa tête en décampant pour de bon, information précieuse, hélas non prouvée auprès des spectateurs de la CID. Gerry se met à phosphorer; philosophant un peu le pouvoir et le faible de la volonté humaine, se demande si un jour, les ponts qui relient et à la fois séparent le physique et le spirituel fatalement coupés, toutes les maladies ne seront pas ou psychosomatiques ou disons parasidiques, et d'origine plus ou moins volontaire. Ah, la barbe! se dit la jeune femme pour qui l'après-vie n'a plus de secrets.

            De l'autre côté de l'allée gravillonnée, Michael est pour ainsi dire sur son terrain, entouré de tous ces morts, n'ayant pas plié bagage lui-même sans profiter d'un forfait 'Co-Op Bargain Burial', et s'étant enterré, après l'autopsie bien sûr, à moitié prix.

            Sur le chemin de retour et des entrefaites où n'importe quel autre aurait fait des claquettes sur sa tombe, Gerry jète d'un geste quasi romantique une paire de lys blancs piqués dans la botte qu'elle acheta pour la mémoire de Mrs Watson en direction de la pierre tombale escomptée de Michael. Bien que vêtue tout en noir, la very unbritish Gerry ne porte pas de culotte et commence à se sentir très sexy, fantasmant que les morts puissent voir par-dessous sa jupe. Et en prime la curiosité à caractère morbide de Michael, laquelle n'était pas sans lui refiler une certaine profondeur d'esprit qu'il dégageait à travers ses gestes, attise toujours les cendres d'une amourette trompée chez Gerry qui en ce moment, malgré elle, empaume des flammèches douceâtres dans une symphonie jazzée de voix mortes montant en tourbillons qui l'enveloppe et où elle jurerait entendre celle de Michael crier à elle, <<Lemme out!>>1. Un autre convoi mortuaire hante l'esprit de Gerry, celui qu'elle ne témoigna pas mais dont les images médiatiques s'acharnent à lui crever le conscient. Pas question de cortège funèbre mélancolique là non plus; juste une poignée de curieux, des photographes, et le fantôme omniprésent et omniscient du défunt, dont l'âme assure son transfert sans chichis. En fin de compte la mort respire aussi pour rien sinon ponctuer un peu l'atmosphère. Mais pour l'insatiable Gerry cela s'amène comme un cliquement de doigts mouillé.

            De retour chez elle, Gerry met en lambeaux le cadeau tardif de Michael sans l'ombre d'une hésitation, puis s'assied calmement à griffonner ses sentiments, ruminations prépondérantes et Dieu sait quoi, puisqu'il faudrait un vrai graphologue pour déchiffrer ses pattes de mouche estompées par surcroît ça et là de ses larmes chaudes qui ne riment à rien. Pourtant, pour une fois Michael ne mentait pas en admettant son béguin pour Gerry devant sa femme de convénience, qui ignorait aussi bien que lui l'aubaine à laquelle Gerry - à qui on ne savait même une profession - allait toucher.

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